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Jean-Jacques Rousseau & Genève : histoire d’une passion

14 Aug 2019

Lorsque l’on évoque les personnalités fermement ancrées dans l’histoire du Canton de Genève, Jean-Jacques Rousseau est immanquablement le premier nom qui vient à l’esprit. À en juger au nombre de rues et lieux divers lui rendant hommage, on pourrait croire que la relation entre le philosophe et la Cité de Calvin a toujours été idéale. Mais il suffit de retracer le parcours de « l’enfant terrible » pour se rendre compte au combien le rapport qu’il entretenait avec sa ville natale fut tumultueux, à l’image de toutes les grandes passions. Immersion au siècle des Lumières !

Rousseau : la vedette des bancs universitaires genevois

Indiscutable fierté locale, philosophe, transcripteur musical et musicien de talent, artistique pluridisciplinaire et universellement talentueux, Rousseau est le citoyen genevois le plus célèbre. On ne compte plus les hommages publics en son encontre, tels que la fameuse Île Rousseau (réaménagée en 2012) et les diverses rues nommées en lien avec son œuvre ou directement liées à son patronyme, ces dernières principalement situées dans le quartier St-Jean/Charmilles, en Ville de Genève.

Globalement, ses créations représentent un patrimoine que d’innombrables intellectuels genevois s’évertuent à préserver, honorer, recontextualiser, depuis plusieurs siècles. À cinq ans du tricentenaire de sa mort, on réalise un peu mieux à quel point Jean-Jacques Rousseau est encore et toujours la plus grande « star » des bancs d’université, tant les colloques, cours et séminaires sont nombreux, ici à Genève, surtout, et ailleurs, aussi.

Mais, entre le philosophe et sa ville d’origine, tout n’a jamais été aussi simple que ce que l’on pourrait bien croire. De fait, la question que tout un chacun est en droit de se poser est la suivante : comment un intellectuel et artiste, aujourd’hui aimé de tous, aurait-il pu s’attirer les foudres d’une République de Genève qui voyait pourtant en lui son parfait représentant ?


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Portrait de Jean-Jacques Rousseau

Les débuts d’une histoire passionnelle

Le couple « Rousseau & Genève » possède une histoire des plus tumultueuses, faite de hauts et de bas, d’amours déclamés et de rejets publics qui ont marqué l’un des tournants historiques les plus importants de notre canton. Retour en 1712. C’est au mois de juin de cette même année que voit le jour Jean-Jacques Rousseau, au 40 Grand-Rue, en plein cœur de la Vieille-Ville de Genève (adresse aujourd’hui de la Maison de Rousseau et de la Littérature, MRL, d’ailleurs fermée pour rénovations jusqu’en 2020). Il quitte la ville à l’âge de 16 ans et, mis à part de rares exceptions, il n’y reviendra jamais. Cela ne l’empêchera pourtant pas d’entretenir une relation puissante et complexe avec sa ville d’origine.


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Genève, Place Neuve au XVIIIe siècle

Genève, en 1712 : un climat tendu

De 1541 (date de la proclamation de Jean Calvin) à 1815, Genève est une République indépendante, avant de devenir la République et canton que l’on connait aujourd’hui. Au début du XVIIIe siècle, les débats et querelles politiques enflamment le panorama local. D’une part l’oligarchie genevoise(une sorte d’aristocratie « déguisée », bien plus riche que celles zurichoises ou bernoises) et de l’autre le peuple qui luttait à coup de pamphlets interdits.


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Genève, Coutance au XVIIIe siècle

Contemplation de la nature, romantisme et politique

C’est dans ce climat politique enflammé que grandit le jeune Jean-Jacques. Les débats genevois nourrissent déjà son intellect et lui serviront de base (dans le bien ou le mal) par la suite. D’autant plus que le futur philosophe grandit chez son oncle (puis, par la suite, en pensionnat avec son cousin) qui possède alors des liens forts avec des factions populaires. Le décor est planté.

Précurseur du romantisme, Rousseau mettra, tout d’abord, en relation nature et pensée. Son grand succès est « Julie et la Nouvelle Héloïse », un roman épistolaire qui sera l’un des plus gros tirages de la fin du XVIIIe siècle.

En 1872 est publié « Les Rêveries du Promeneur Solitaire », un ouvrage posthume, entre autobiographie et philosophie. Pensée et nature sont bien sûr encore au rendez-vous. Isolé des autres, l’auteur contemple son environnement bucolique au cours de promenades scientifiques. On assiste alors à l’avènement dudit « paysage émotionnel ». De ses promenades, Rousseau tire de nombreuses observations liées au relief, à la météorologie ou encore à la botanique.


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Illustration de "La Nouvelle Héloïse"

La promenade la plus connue de l’histoire

L’histoire retiendra la fameuse « promenade de Warens ». En 1726, Françoise-Louise de Warens quitte son mari et se réfugie à Annecy, puis à Chambéry. C’est là qu’elle reçoit et héberge le jeune Jean-Jacques Rousseau, 16 ans alors, qui (souvenez-vous) vient de s’enfuir de sa ville natale. De 1736 à 1742, son adresse est logée sur les hauteurs, loin du brouhaha urbain, un lieu naturel qui marquera à jamais l’auteur et ses promenades. Madame de Warens, de 13 ans son ainée, deviendra sa muse, mais également son amante, ainsi qu’une sorte de « mère de substitution ».


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Portrait de Jean-Jacques Rousseau

Philosophie des lumières : autopsie d’un clash sociétal

Dans les ouvrages de Rousseau, on retrouve tous les éléments caractéristiques des philosophes des Lumières : une base d’expérience (classifications de toutes sortes, amplification de l’importance du voyage) et de raison (opposée à l’idéalisme et aux pensées toutes faites), du proto romantisme, et surtout la volonté de construire une civilisation ou l’homme puisse trouver le bonheur et la liberté, le tout adressé non plus uniquement à la bourgeoise, mais au peuple dans son ensemble.

Pour Rousseau, l’homme est naturellement bon et c’est la société (l’intérêt économique personnel surtout, l’enrichissement bourgeois et l’égoïsme) dans laquelle il évolue, les interactions, qui briment son potentiel et le transforment de « farouche » à « méchant ». La solution : Il faut donc que l’homme soit libre et souverain, sans pour autant renoncer à la société qui le régit.


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Jean-Jacques Rousseau, Discours à l'Académie de Dijon

Du despotisme éclairé à la démocratie laïque

En ce siècle, la bourgeoisie (terme inventé justement par Rousseau) s’émancipait. On découvre de nouveaux systèmes politiques et les sciences prennent de plus en plus d’importance. L’égalité devient alors « logique » pour les philosophes des Lumières qui souhaiteraient voir abolir les monarchies absolues et les idées chrétiennes, afin de donner plus de moyens d’expression au peuple ; via le suffrage universel, par exemple. C’est ce qu’on appelle la « démocratie laïque », fondement même des gouvernements occidentaux actuels.

Mais seulement, voilà : inculquer la notion de « liberté » et « d’instinct social » en cette époque où l’oppression religieuse et politique (monarchies absolues) domine les pensées est une tâche extrêmement difficile. Offrir l’option au peuple de sortir enfin de l’obscurantisme – par le « simple » biais de la connaissance – revient donc, aux yeux des hauts placés, à un appel au renversement populaire. Tout simplement.


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Philosophes des Lumières

Lorsque Genève rejette son enfant prodigue

Les bourgeoisies européennes, ainsi que l’Église, voient en ce courant des « Lumières » une corruption des mœurs potentiellement dévastatrice et se lient contre ses nouveaux penseurs dont Rousseau fait intégralement partie. La République de Genève n’y fait pas exception et rejette son enfant prodigue qui lui a pourtant valu tant d’honneurs et de satisfactions, à travers le monde.

Les exemples sont nombreux : 1744, il présente son opéra-ballet « Les Muses Galantes » ; 1750, il obtient un prix à l’Académie de Dijon pour son texte « Discours sur les sciences et les arts (dit Premier Discours) », un superbe pamphlet contre la foi dans le progrès. Il découvre Paris, puis l’Italie où il est secrétaire de Pierre-François, Comte de Montaigu, ambassadeur de Venise.

Il aime les soirées, les cafés littéraires (mais pas trop) et observe de près le système politique vénitien qui lui servira d’ailleurs d’inspiration pour son fameux ouvrage sur le pacte social. Père de nombreux enfants qu’il n’aurait pas eu les moyens financiers d’élever (il renonce assez vite à sa carrière politique, ce qui lui donne une « excuse » idéale pour masquer son manque supposé de fibre paternelle), il trouve cependant un confort financier grâce à ses transcriptions musicales qui lui valent les faveurs royales.

Ces exemples, divers et variés, de bravoure sont salués internationalement et lui valent une célébrité rapide. Rousseau aurait facilement pu vivre une vie aisée faite d’arts et de volupté, il aurait même pu continuer à fréquenter le monde des ambassadeurs, mais sa conscience politique et philosophique l’a poussé vers des affrontements durs. La société n’était pas prête et Genève non plus.

Début 1760 il se brouille avec son ami Diderot (il juge son encyclopédie matérialiste), il est alors haï des bourgeois genevois (Rousseau justifie les révoltes populaires et définit la République de Genève comme un « État utopique », « une cité introuvable ») qui vont jusqu’à bruler ses livre en place publique, il abdique de sa citoyenneté et doit fuir également Paris. Tout cela, par faute à ses œuvres politiques majeure : « Du contrat social Principes du droit politique » et « Émile ou l’éducation ».


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Rejet du "Contrat Social"

Pacte social & liberté individuelle : droits et devoirs

La solution de Rousseau (librement inspirée des idées d’autres philosophes tels que Montesquieu, Locke et Hobbes) qui lui attirera les foudres des états et de l’Église, est donc la suivante : un contrat social, fondé sur la communauté, la volonté générale et libérée des idées chrétiennes, donc laïque. L’individu renonce à sa liberté absolue et accepte de se soumettre aux règles dictées par l’intérêt général.

Cela permet à la communauté de grandir, aux personnes de vivre une vie plus sure et de bénéficier de règles édictées puis votées par le peuple, pour l’intérêt commun. C’est donc le peuple lui-même qui valide ses lois et construit sa liberté. La société du XVIIIe siècle ne lui pardonnera jamais cet affront. Le peuple y voit une soumission, la bourgeoisie l’appel à une révolution des masses et l’Église une hérésie.

Suite à ça, en 1762, Rousseau se réfugie au Luxembourg, puis au sein de la principauté prussienne de Neuchâtel qui finira par l’accueillir durant les trois années qui suivirent. En ces temps, dure est la vie de celui que l’on pourrait définir aujourd’hui comme un simple démocrate modéré. Ses fameux ouvrages seront ensuite largement redécouverts par les révolutionnaires français (1789 à 1799) qui y trouveront d’ailleurs, fort logiquement, une grande source d’inspiration.


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Portrait de Jean-Jacques Rousseau

Les Confessions : œuvre finale et posthume

L’ouvrage « Les Confessions » est publié en 1813, en sa version intégrale, soit 60 ans après la mort de son auteur. Composé de 12 livres, il s’agit d’une autobiographie, ce qui constitue – ne l’oublions pas – un style relativement nouveau (à de rares exceptions près) pour l’époque.

Entre lecture de soi (psychologie avant l’heure ?), humilité et poésie renouvelée, l’auteur relate ses émotions profondes et ses pensées sociopolitiques. Rousseau évoque aussi les « jets de pierre qu’il subit à Môtiers (Val-de-Travers) », autres drames et persécutions poussant ce dernier à développer une théorie du complot, visant à le contraindre au silence. Une vie qu’il nous expose sans artifices (sorte « d’aveu de péchés »), entièrement soumise à l’appréciation du lecteur.


Rousseau & Genève, un duo pour l’éternité

Finalement, l’idéal rousseauiste était celui de la liberté comme soumission de tous à la loi. « Du contrat social », est d’ailleurs le texte qui a influencé les genevois dans leur lutte pour le respect de la souveraineté du peuple. La ville va lui servir à la fois d’anti modèle au monde parisien et de plateforme d’exercice de ses propres idées. Il n’hésitait pas à défier les lois, les puissants, et ceux qui vivaient à leurs crochets, en se définissant un philosophe des citoyens, opposé aux « philosophes de cour ».

En bon apôtre de l’identité genevoise, Rousseau voulait jouer le rôle de médiateur lors des nombreuses querelles politiques qui ont bouleversé le panorama local, en son époque. Sa pensée s’est donc nourrie de ce contexte.

En somme, on peut considérer que Genève (ses conflits, son amour et son rejet) a permis de « fabriquer » Rousseau, qui a lui-même, par la suite, permis de transformer sa ville d’origine. Tout n’a pas été rose, certes, mais la gratitude sur la longueur permet de dire que le jeu en a largement valu la chandelle.


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Statue de Jean-Jacques Rousseau, Île Rousseau à Genève

Rejeté hier, pertinent aujourd’hui et à tout jamais essentiel

On peut lire Rousseau de mille façons : le révolutionnaire politique, l’esthète, le romantique, l’amoureux de la nature, le rêveur solitaire, le philosophe engagé. C’est ce qui en fait probablement sa force, ce qui lui permet d’être pertinent au-delà des époques. Ses écrits fournissent encore aujourd’hui des grilles d’interprétation à nos problèmes de société. Les adeptes de la décroissance citent Rousseau, tout comme chaque personne chérissant son droit de vote, sa liberté d’expression. Finalement, Rousseau a su démontrer l’inséparable lien existant entre liberté et égalité, mais également celui entre droits et devoirs. Ici, comme ailleurs.


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