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Nos artistes genevois, Vol. IV : Maï-Thu Perret

14 Nov 2019

Artiste genevoise d’origine franco-vietnamienne, Maï-Thu Perret reçoit le Prix fédéral des Beaux-Arts en 2004 et 2006, puis le Kiefer Hablitzel en 2006. Cinq ans plus tard, elle est lauréate du Prix Manor, expose au MAMCO et à la Collection Pictet. Aujourd’hui, elle présente « Agua Viva » sa nouvelle exposition à la Barbara Weiss de Berlin. Retour sur 20 ans de carrière d’un des talents les plus purs de l’art contemporain romand. Dystopie et féminisme au programme.

L’art complexe de fusionner les méthodologies

Née à Genève, en 1976, titulaire d’une licence en lettres anglaises à Cambridge University, Maï-Thu Perret est une artiste pluridisciplinaire, une véritable « touche à tout » s’inspirant aussi bien des avant-gardistes du XXe siècle (Paul Klee, Mondrian), que des mouvements artistiques récents. Les écrivaines et militantes féministes façonnent sa pensée, tout comme les philosophies zen orientales. Tableaux, tapisseries, sculptures et films : Perret n’a pas peur des grands écarts, s’autorise toutes les explorations artistiques susceptibles de servir son propos.

Pourtant, comme son titre d’étude l’indique, l’eurasienne de 43 ans (issue de parents fonctionnaires internationaux) n’a pas suivi le cursus « classique » de l’artiste genevoise passant par la HEAD ou l’ECAL. Très tôt attirée par la création artistique, Perret lance sa carrière en travaillant comme assistante pour des artistes new-yorkais reconnus, tels que Steven Parrino ou John Tremblay. Elle ne tardera pas à voler de ses propres ailes.


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Maï Thu Perret - Source blogs.lesinrocks.com

De Forde à « Crystal Frontier »

En 1999, Maï-Thu Perret revient à Genève afin d’assurer la programmation de Forde, galerie dédiée à l’art contemporain. Au début des années 2000, la genevoise expose dans le cadre du CAN à Neuchâtel et à Air de Paris. C’est aussi à cette période qu’elle jette les bases de « The Crystal Frontier » : œuvre totale, composée de céramiques et de peintures, basée sur un récit fictionnel mettant en scène un groupe de femmes ayant fui le capitalisme et le patriarcat, afin de former une communauté autonome au Nouveau-Mexique. Cette histoire, Perret va l’étoffer durant des années, parfois s’en distancier puis y revenir au gré de ses envies et inspirations du moment.

Dès lors, le ton est donné : il s’agit pour la plasticienne de donner vie à un univers utopique, tout en s’inspirant de faits réels. Perret devient l’archéologue de sa propre imagination, construit ses personnages et expérimente sur les matières telles que la céramique, le bronze, le silicone, le papier mâché, le polyester ou le rotin.


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"Balthazar" Maï Thu Perret et Olivier MOsset - Source : www.actuart.org

Archéologie fragmentaire d’une société matriarcale

Tricoter des histoires incomplètes, basées sur les traces laissées par une civilisation disparue ; tel est le travail de fond sur lequel se base l’œuvre de l’artiste genevoise. Cette appétence pour le réalisme dystopique et la recherche, se retrouve aussi au niveau purement narratif, dans le sens même de ses expositions : réécrire l’histoire, à travers une constellation d’objets – conceptuellement uniques – constituant une archéologie fragmentaire. Ainsi, la production de Maï-Thu Perret manipule librement les références culturelles. Dans ses communautés imaginaires, la femme est au centre des débats et devient enfin souveraine.


Pattern & Decoration, à l’époque de l’Alter-modernisme

L’artiste genevoise joue avec les formes, les courants, les époques et les codes, crée puis accumule des objets qu’elle fait voyager d’un travail à l’autre, les articulant ainsi au cœur de narrations complexes. Sa vision du féminisme, elle l’illustre à travers des choix concrets, et historiquement forts, tels que l’utilisation de la céramique comme médium d’expression principal : un art sous-estimé et bien moins important que la peinture ou l’architecture, « laissé » aux femmes pour son côté ornemental et (de fait ?) secondaire.

Ses céramiques se muent parfois en tableau, racontant ainsi une histoire différente. C’est d’ailleurs précisément sur ce point que son travail marque une convergence avec le mouvement « Pattern & Decoration »; un courant sublimant les arts dits « décoratifs » (tissages, céramiques, etc.) apparu avec grand succès au milieu des années 70, avant de disparaitre environ 15 ans après.

Politisée et engagée, Perret ne se cache pas. L’artiste, très influencée par les guerrières résistantes kurdes, s’est d’ailleurs appuyée sur le travail de penseuses féministes comme Monique Wittig lors de son exposition « Les Guérillères » au MAMCO en janvier dernier, afin d’en proposer une relecture audacieuse que Lionel Bovier (Directeur dudit musée) relie au courant altermoderniste : un nouveau concept visant à contextualiser l’art en réaction à la normalisation et au commercialisme.


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"Les Guerrières" - Source : www.cfileonline.org

Des matières rigides pour des idées fluides

L’anatomie de ses sculptures en céramique est aussi bien calquée « telle quelle » sur le monde environnant – par exemple, des moulages de chevelures féminines que l’on retrouve notamment dans son exposition pour la Collection Pictet – que totalement abstraites, comme autant de modélisations géométriques purement fantasmées. Il transparaît essentiellement une forte tendance au contraste dans le travail de la genevoise, une passion pour le détournement et les contradictions. Guidé par la mise en scène, et par l’aspect documentariste de la proposition, le spectateur fait ses choix. À lui de comprendre, digérer puis inscrire à sa guise l’œuvre au sein de sa propre perception. Voilà la force de l’abstraction.

Pascal Viscardi


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"Féminaire" - Source : cfileonline.org

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