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Entretien « grand format » avec Boris Wastiau, directeur du MEG

Depuis 2014 et sa réouverture sous une peau neuve, le MEG s’est fait une place de choix sur la scène des musées internationale. À sa tête depuis 2009, son directeur Boris Wastiau nous livre, en grand format, ses impressions sur l’évolution de son institution et les défis qu’elle rencontre. Quelle est la place de l’ethnographie – une discipline du XIXème siècle – aujourd’hui et comment concilier les origines coloniales d’un musée avec les impératifs de conservation et pédagogiques de ce patrimoine ? Réponses depuis le quartier des Bains !

À travers un article dans Le Temps, vous déclarez avoir développé cette passion dévorante pour l’ethnographie lors d’un premier voyage en Afrique, en 1985. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ? Y aurait-il une anecdote ou un élément déclencheur en particulier ?

Pendant mon adolescence, j’ai commencé à voyager d’abord en m’évadant intellectuellement, en particulier grâce aux atlas. Et puis, à 15 ans – j’en ai 51 aujourd’hui -, mon père a quitté la Belgique où nous vivions pour s’installer en Afrique, dans un pays qui s’appelait à l’époque le Zaïre. Il dirigeait un projet d’installation destiné aux réfugiés ougandais, à la frontière avec le Soudan.
Ce fut pour moi une extraordinaire découverte lorsque je le rejoignis pour les vacances scolaires, la découverte d’une culture qui m’était jusqu’alors totalement étrangère. On parle quand même d’un voyage extra-européen assez aventureux pour l’époque, avec des escales un peu partout, d’Athènes à Douala en passant par le Burundi et en survolant la jungle à bord de petits porteurs. À 15 ans, ce sont des choses qui vous marquent !
À partir de là, j’ai commencé à voyager de plus en plus régulièrement, pour le rejoindre sur les sites où il était basé, d’abord en Tanzanie, au Rwanda et au Burundi, puis en Afrique de l’Ouest. C’est alors que je pris conscience de l’intérêt que l’on pouvait porter à ces cultures d’Afrique. Dans mon pays d’origine, la Belgique, on pouvait les étudier à l’université.
Une fois mon bac en poche, je m’inscrivis donc à la faculté de Sciences sociales et Anthropologie à Bruxelles. On peut donc dire que si je n’avais pas été en Afrique à cet âge-là, j’aurais probablement occupé d’autres fonctions dans un autre domaine aujourd’hui. Ce sont les voyages qui m’ont fait en quelque sorte ! Après l’Afrique, ce fut l’Amérique Latine, le Brésil, la Bolivie, le Pérou, la Guyane Française, le Surinam, etc.


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Vous débutez au MEG en 2007, en tant que conservateur, et devenez directeur moins de deux ans plus tard. Tout d’abord, comment s’est passée votre arrivée en terres genevoises ? Qu’avez-vous pensé du musée et de l’ambiance ? Puis, surtout, quelle fut votre approche en tant que nouveau directeur ?

Je suis arrivé au musée à l’invitation de Jacques Hainard, l’ancien directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, qui fut directeur temporairement ici pendant trois ans. Nous avions déjà collaboré. Mon premier livre – ma thèse de doctorat – était paru à Fribourg. Il y avait des choses qui me liaient avec la Suisse et m’amenaient ici à Genève en particulier.
Lorsqu’il m’invita, il me demanda si ça m’intéressait de devenir conservateur ici, car il y avait un projet de construction d’un nouveau musée. À ce moment-là, j’occupais le poste de conservateur chef de travaux au Musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren (près de Bruxelles), où je travaillais depuis onze ans. J’y avais fait mes premières armes en organisant des expositions comme ExItCongoMuseum en 2000. Des événements qui ont marqué le début de ma carrière en quelque sorte ! Mais le musée devait être rénové et les choses n’avançaient pas.
À Genève, je découvris un contexte professionnel extraordinaire, avec des défis passionnants, et tout se déroula très rapidement. Ce fut incroyable pour moi de pouvoir me porter candidat au poste de directeur, et surtout de l’obtenir en 2009. À l’époque, on avait déjà rédigé un plan directeur pour le musée. Dans la foulée, on votait les crédits de construction avant de gagner le référendum avec 67% en faveur du projet de reconstruction. Le lendemain de l’annonce, on fermait le musée afin de commencer les travaux ! Moins de quatre ans après, on ouvrait nos portes au public, le 31 octobre 2014.
Je vous assure que c’est remarquable. Entre temps, nous nous sommes hissés dans la liste des musées les plus fréquentés de Suisse. Aujourd’hui, je suis très fier de pouvoir diriger cette institution et son équipe qui accomplit un travail remarquable au quotidien pour mettre en valeur les collections avec cet outil magnifique qu’est le musée.


Depuis 2019, vous possédez la nationalité suisse et connaissez donc parfaitement votre ville d’adoption. Selon vous, quelle place possède l’ethnographie et le MEG, dans le cœur des genevois ? Au niveau européen et mondial, quel est son rayonnement ? 

Genève a la réputation de savoir accueillir, dans ses institutions comme dans ses entreprises, des personnes qui viennent d’ailleurs, pour leurs qualités, et pour le potentiel qu’elles y trouvent. Le tout dans une grande ouverture ! C’est plutôt rare dans le champ muséal, si l’on pense que dans certains pays il est impossible d’accéder ne serait-ce qu’à un poste de conservateur sans être issu soi-même de ce pays. À Genève, tant dans la population du canton que dans nos équipes, les provenances et origines sont très diversifiées.
À l’époque, on m’a prédit que j’allais m’y ennuyer, mais je peux vous dire que rien que dans le quartier dans lequel je travaille, on peut parler d’une véritable effervescence culturelle et sociale. Il faut dire que la ville change rapidement, les habitudes et les mœurs de ses habitants avec. Prenez les rives du lac et du Rhône il y a 15 ans et aujourd’hui et observez la différence. Genève est pratiquement devenue une cité balnéaire. Même chose du côté de la rue des Bains. Les galeries d’art, les cafés, les bars d’étudiants à la rue de l’École de Médecine : tout cela est arrivé dans la dernière décennie. Le nouveau musée a dû s’insérer dans cette dynamique de ruche urbaine.
En 2009, quand j’ai hérité de la direction, le MEG actuel n’existait pas encore. Il fallait réellement construire un projet, et créer de nouvelles équipes de recherche sur des terrains qui étaient alors peu, voire pas du tout explorés. Notre stratégie était d’amener au musée des compétences en termes de conservation et de restauration qui étaient vraiment minimes à l’interne à la base. On avait de très bons muséologues, qui produisaient des scénographies de très bonne qualité. En revanche, les équipes de recherche étaient très réduites. Dans ce sens, la ville de Genève m’a soutenu en validant mes propositions de recréer un poste de conservateur pour l’Afrique, pour l’Amérique et d’augmenter les taux de travail pour l’Océanie et pour la musicologie.


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Parlons un peu de décolonisation, puisque traditionnellement, les collections ethnographiques sont traitées avec moins d’égards que des toiles de grands maîtres de la peinture par exemple. Comment avez-vous su affronter cet obstacle ?

Notre travail a été d’amener ici de la perspective, proposer une nouvelle approche et repartir sur des bases saines. Je dois dire que j’ai eu la chance de compter sur le soutien du magistrat et de la direction du département et de mes équipes pour y parvenir. Aujourd’hui, grâce à ces efforts, le musée est entré dans une nouvelle dimension, et nous avons la chance de pouvoir collaborer avec des institutions de premier plan sur la scène européenne et internationale. Nous portons un soin tout particulier aux questions de la médiation par exemple, mais aussi de la décolonisation dont je vous parlais avant, toujours dans ce souci d’ouverture aux autres, en instaurant des dialogues et en échangeant au maximum. Un objet c’est un héritage. Il n’a peut-être pas été collecté de manière heureuse. Ce qui nous intéresse, c’est les relations qu’il nous permet d’avoir aujourd’hui avec toutes sortes de personnes, d’artistes et de populations. C’est à travers ce tissu d’échanges que j’envisage le musée aujourd’hui.


Comment s’y prendre pour transmettre la passion de l’ethnographie aux nouvelles générations ? Et quels changements avez-vous opérés pour y parvenir ? La recherche d’un nouveau nom pour le MEG musée est, de fait, le sujet chaud du moment…

Je vous parlais justement d’échanges. Nous sommes en train de mettre en ligne un mini site web posant la question d’un nouveau nom pour le musée. Nous réfléchissons beaucoup à ce sujet actuellement, avec tout le monde. Mais que veut-on renommer exactement ? Ce nouveau nom accompagne un changement de fond, une vraie rupture épistémologique.
Comme si on tournait le dos à ce que renvoie traditionnellement l’ethnographie, un concept lié à une vision du XIXe siècle. Pour schématiser, on définissait à l’époque les grandes disciplines : l’archéologie, l’art, l’histoire, les sciences naturelles. Et puis, tout ce qui était étranger, exotique, c’était l’ethnographie. C’était le cas dans tous les pays coloniaux.
Aujourd’hui, nous sommes entrés dans la deuxième décade du XXIe siècle. Et bien l’ethnographie de nos ancêtres, on ne la pratique plus. On fait de l’anthropologie, si on veut parler de la discipline principale des sciences humaines. Ici au MEG, nous travaillons autant avec des géographes, que des gens des sciences naturelles, des gens des sciences affectives, des gens des arts vivants ou de la philosophie par exemple. Nous sommes vraiment interdisciplinaires et transdisciplinaires.


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S’échapper du culturalisme, donc ?

Exactement. Je pense que pour donner l’envie de s’intéresser à notre discipline aujourd’hui, il faut sortir de cette approche culturaliste. Les cultures, dans le monde comme à Genève, ne sont que le résultat d’hybridations, d’interactions, de changements. Le monde, comme Genève, n’est pas composé que de cultures distinctes, chacune ayant son fondement ou sa nature propre. Nous venons de parler d’évolution de Genève, qui est une ville parfaitement cosmopolite, et qui est Genève pour autant. Donc, nous ne souhaitons plus faire d’expositions comme celles qu’on a faites les dernières années.
Nous en sommes fiers ceci dit, mais elles vont toujours continuer à aliéner une partie du public. Notre nouvelle approche justement, c’est de revenir – parce que ça s’était fait aussi au MEG – à des approches plus transversales, sur des thématiques qui potentiellement intéressent n’importe qui où qu’il soit sur la planète, en amenant des points de vue qui sont différents, qui se complètent et dont nous n’avons pas le monopole. Quand il s’agit d’objets, en particulier d’objets sensibles et d’objets de provenance coloniale, nous nous engageons à les interpréter ensemble, avec les cultures dont ils sont issus. Nous avons les moyens et le devoir de le faire. Et y participent aussi bien les intellectuels, que les gens qui fabriquent l’exposition, les muséologues, les artistes, les artisans, de manière indiscriminée.


D’ailleurs, à l’heure où le sujet de l’appropriation culturelle est, à juste titre, omniprésent, quel rôle éducationnel possède un établissement comme le vôtre ? On l’imagine central !

On a parlé du futur. Justement, le côté transmission doit se faire davantage autour de l’importance de comprendre l’origine coloniale de ce musée, de ses collections. La Suisse et Genève n’ont pas eu vraiment de colonies à proprement parler. Mais on trouve des Genevois et d’autres Suisses qui ont qui ont eu des plantations, ont participé aux systèmes coloniaux à travers les missions, à travers le commerce, à travers le commerce des esclaves, etc.. Ça, par exemple, dans le processus décolonial, c’est une chose à transmettre.


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En 2021, vous voici entré dans votre douzième année en tant que directeur du MEG, avec un plan stratégique jusqu’à l’horizon 2024. Quelle vision nouvelle souhaitez-vous offrir au MEG lors de ces trois prochaines années ? Des objectifs spécifiques à réaliser ?

Si l’on s’intéresse à l’histoire des musées, nous constatons qu’ils faisaient à l’origine des collections dans un but pédagogique. Puis leur mission a évolué, jusqu’à devenir celle de conservation du patrimoine. Dans notre programmation, pour les cinq ans qui viennent, nous souhaitons pouvoir revenir à sa fonction essentielle, à savoir être un lieu didactique, tout en utilisant les matériaux contemporains à notre disposition. Nous nous engageons beaucoup également en termes de durabilité. À travers nos expositions, nous aborderons en septembre prochain la question de l’injustice environnementale et des alternatives autochtones.
Nous allons parler de post-humanisme et de relations inter espèces. Donc être au monde. Qu’est-ce qu’être au monde ? Et finalement, comment l’humain, dans certaines sociétés, et pas dans toutes, s’est mis au sommet de la création, et s’est donné le pouvoir d’extraire de la nature, de l’environnement, et le pouvoir de l’exploiter, de la mettre à mort comme il le souhaite ? On va parler d’extractivisme, d’entropie. On va parler de populations, de migrations, de gouvernance, de territorialité. Ce sont les guidelines que j’ai données aux futur-e-s commissaires d’exposition. Dans un musée qui s’est souvent targué d’être scientifique, musée de société où on aborde des grandes questions sociétales, oui, parlons-en ! Mais intéressons-nous au futur. Et partons des questions que les gens se posent. Et en particulier, des jeunes générations.


Inversement : si vous deviez faire un point sur ces douze dernières années, que diriez-vous ? Une exposition en particulier vous a frappé ? Une transition drastique, peut-être ? 

D’une manière générale, je dirais qu’à Genève, nous avons la chance d’avoir beaucoup de liberté, d’expression et aussi entrepreneuriale. Il est vraiment possible d’effectuer des changements de fond, et ça, j’aime bien le dire. Pour moi, ça reste un environnement professionnel exceptionnel. En termes de collaboration – je n’en ai pas parlé –, nous avons eu la chance de travailler avec les universités, notamment celle de Genève et l’EPFL Art Lab de Lausanne, et aussi avec le milieu artistique local.
Dans notre public, on a entre 40’000 et 48’000 personnes sur 193’000 en moyenne, qui viennent pour de l’événementiel. Donc c’est tous les arts vivants. Et on a un terreau, ici, d’artistes qui voyagent et qui font étape à Genève, qui est fantastique. On est vraiment dans un contexte très favorable pour nous développer, et sans cesse nous renouveler. Ça, je dirais que c’est aussi la grande force du système fédéral où la culture est déléguée au niveau des cantons et des villes. On a beaucoup de souplesse dans notre travail. C’est très appréciable.
Et c’est ça qui permet de nous démarquer. Là, je dis « nous », en Suisse, parce que beaucoup de musées suisses sont très réputés, et certains beaucoup plus réputés que nous. Par conséquent, on a souvent une marge de manœuvre et une liberté d’action, et une autonomie pour engager du changement, qui est comparativement très favorable en Suisse et à Genève, par rapport à d’autres contextes en Europe.


Pascal Viscardi


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